D. Eugster u.a. (Hrsg.): Das Imaginäre des Kalten Krieges

Cover
Titel
Das Imaginäre des Kalten Krieges. Beiträge zu einer Kulturgeschichte des Ost-West-Konfliktes in Europa


Herausgeber
Eugster, David; Sibylle, Marti
Reihe
Beiträge zur Historischen Friedensforschung 21
Erschienen
Anzahl Seiten
298 S.
Preis
Bianco Morgane, Sion

L’ouvrage collectif Das Imaginäre des Kalten Krieges coordonné par David Eugster et Sibylle Marti est le fruit d’une journée d’études consacrée à la culture de la Guerre froide à Zurich en 2012. A l’image de leur intérêt de recherche, les contributeurs proviennent de disciplines variées: histoire, sociologie, littérature allemande, etc. Plaçant au centre de leurs articles le concept d’«imaginaire social» de C. Castoriadis, les auteurs se focalisent sur le rôle de la politique culturelle et des intellectuels. La Guerre froide étant considérée comme une époque de forte imprégnation des imaginaires, les blocs sont perçus comme une division dichotomique du monde dans tous les domaines de la société. On comprend alors l’intérêt d’une collaboration transdisciplinaire. Cet ouvrage vient enrichir les recherches sur la culture de la Guerre froide initiées par le tournant culturel des années quatre-vingts. Surtout, il prolonge les réflexions développées par Vowinckel, Payk et Lindenberger dans Cold War Cultures. Perspectives on Eastern and Western European Societies (2012). La thèse de l’ouvrage recensé ici est que la virulence et la pertinence de la Guerre froide, en Europe, seraient entretenues au fil des ans parce que la Guerre froide serait sans cesse dépeinte, mise en scène, matérialisée. Le conflit entre l’Est et l’Ouest devient ainsi avant tout une guerre imaginaire et totale dont la spécificité est qu’elle se déroule sur le home front.

Rassemblant onze contributions, l’ouvrage se divise en quatre parties: Metaphern, Figuren, Emotionen, Simulakren; des intitulés valorisant l’approche de la Guerre froide par l’imaginaire.

Les métaphores sont très utilisées pour décrire la Guerre froide, qu’il s’agisse de souligner la division du monde ou la formation de nouvelles identités collectives. Via une application linguistique, «Ngram viewer», Philipp Sarasin observe l’évolution de la fréquence des termes «Christian Civilisation», «Abendland» et «Western» dans les presses germanophones et britanniques. Ses résultats confirment une instabilité du côté occidental qui a, malgré tout, toujours présenté la Guerre froide dans sa perspective idéologique. Quinn Slodobian présente le pendant inverse de la métaphore en s’intéressant aux documentaires sur la Chine diffusés en RDA qui devaient créer un imaginaire social de fraternité. Sa courte périodisation (1949–1960) présente trois phases: la Chine comme modèle pour la RDA dans son combat contre l’impérialisme; la mise en valeur du travail chinois; la disparition de ces films des écrans est-allemands suite à la rupture sino-soviétique. Enfin, Silvia Berger Ziauddin analyse l’évolution de l’imaginaire du bunker en Suisse: d’abord présentée par la littérature technique comme le bastion de la famille nucléaire bourgeoise et le symbole de la défense nationale suisse, l’image du bunker sera ternie par les mouvements de paix qui le dépeignent comme un lieu d’anarchie sociale annonciateur de l’apocalypse postnucléaire.

Les trois contributions suivantes s’attachent aux figures de la Guerre froide. Robert Leucht détermine trois facettes de l’ingénieur: le personnage littéraire et cinématographique le présentant comme un héros au service du progrès technique plutôt que d’une idéologie, le personnage d’ouverture, notamment par les progrès astronomiques, et le personnage du sadique dévoilant les côtés plus sombres de l’ingénierie, ceux de la technologie de destruction massive. La présentation de la Guerre froide comme un système bipolaire est remise en question par l’article de Günther Stocker et de Stephan Maurer qui porte sur l’Autriche et ses discours à propos d’une position alternative marquée par trois métaphores: le Cheval de Troie, le Compagnon de voyage, le Neutraliste. Les contributeurs se focalisent sur les auteur(e)s autrichiens actifs dans les champs littéraires et politico-culturels de 1945 à 1968 et constatent que cette prise de position a souvent pu être un frein à leurs carrières, à l’image de Friedrich Heer et de son plaidoyer pour un dialogue entre l’Est et l’Ouest. Quant à David Eugster, son papier traite de l’imaginaire de la subversion et de la construction de la figure de l’ennemi. D’abord figure discursive, l’ennemi devient une figure sociale, une typologie entre imagination et réalité renseignant à la fois sur la perception de Soi et sur celle de l’Autre. Son article se focalise sur le personnage de la taupe dont l’imaginaire a envahi le monde de la publicité, comme l’illustre le publiciste Rudolf Farner, à la fois accusé et accusateur de subversion.

La partie consacrée aux émotions délaisse les peurs collectives – un domaine déjà très travaillé – au profit des sentiments de communauté et de solidarité. Les trois contributions se concentrent toutes sur la RDA et sa relation face à l’américanisation. Juliane Brauer analyse les livres de chant pour les jeunesses allemandes des années cinquante qui doivent réconforter de la défaite tout en construisant une identité fortifiant le nouvel Etat et éduquant les futurs citoyens de la RDA. Sa méthodologie s’appuie sur trois niveaux d’analyse: la chanson comme produit, la performance du chant et la perception de l’interprétation. Cornelia Kühn démontre, via les discours médiatiques de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest, comment l’art et la culture découlant de la politique culturelle de la RDA des années cinquante ont essayé de dépasser la division du pays en présentant l’art populaire est allemand comme un héritage culturel partagé s’opposant à la culture barbare des Etats-Unis. Toutefois, le durcissement dans la confrontation des blocs de la deuxième moitié des années cinquante nuira aux échanges entre les deux Allemagnes jusqu’à la Ostpolitik de Willy Brandt. La rivalité entre Est et Ouest est également présente dans l’article de Sophie Lorenz qui s’intéresse à l’appropriation de la figure d’Angela Davis par la RDA qui, par sa campagne de solidarité, en fait une martyre communiste idéale et un modèle de reconnaissance pour la RDA, opprimée par la RFA. La solidarité est alors présentée comme un discours de légitimation du Soi face à l’Autre et les combats afro-américains ainsi que les mouvements de décolonisation comme parties intégrantes du mouvement international anti-impérialiste.

La dernière partie est consacrée à la défense des nations et aux simulacres mis en place pour préparer les citoyens au pire. L’analyse des exercices de la défense civile de 1955 à 1971 par Sibylle Marti révèle à la fois l’expansion des menaces potentielles perçues en Suisse (agression militaire de l’est, conséquences biochimiques du nucléaire puis prédominance de l’ennemi intérieur) et celle des mesures de défense justifiant le maintien de ces exercices, car la Suisse est de mieux en mieux coordonnée pour affronter ces dangers. L’efficacité de la défense helvétique est également saluée par Joe Deville et Michael Guggenheim qui s’intéressent aux façons dont les menaces sont élaborées en Suisse et en Grande- Bretagne. Résultant d’un calcul, d’une verbalisation ou d’une matérialisation, la réparation face aux risques diffère grandement entre les deux nations – la Suisse se focalisant mieux sur la protection de ses civils – même si les auteurs constatent le même retournement dans l’évaluation des risques passant d’un danger nucléaire singulier à la visualisation de risques multiples que l’Etat doit savoir affronter.

En conclusion, cet ouvrage collectif a le mérite de regrouper des contributions variées par leur source et leur focalisation mais qui pourtant parviennent à se faire écho et à former un ensemble harmonieux renvoyant aux quêtes d’homogénéisation des blocs et des nations de la Guerre froide. Le choix de l’approche par l’imaginaire démontre combien la culture peut être productrice de sens: plus que le reflet d’un système dichotomique, elle en serait alors le ciment.

Zitierweise:
Morgane Bianco: Rezension zu: David Eugster, Sibylle Marti, Das Imaginäre des Kalten Krieges. Beiträge zu einer Kulturgeschichte des Ost-West-Konfliktes in Europa, Essen: Klartext Verlag, 2015. Zuerst erschienen in: Schweizerische Zeitschrift für Geschichte Vol. 66 Nr. 1, 2016, S. 196-198.