A. Minning u.a.: "Pour le bien de la Révolution"

Cover
Titel
"Pour le bien de la Révolution". Deux volontaires suisses miliciens en Espagne 1936-1937.


Autor(en)
Minning, Albert; Gmür, Edi
Anzahl Seiten
143 S.
Preis
Sébastien Farré

En éditant, dans un seul volume, deux témoignages de volontaires suisses durant la guerre d’Espagne, Marianne Enckell permet de (re)découvrir deux belles sources. Au-delà de leur intérêt scientifique, ces deux récits – qui avaient fait l’objet d’une première publication dans la presse militante suisse au moment de la guerre civile: le cahier d’Albert Minnig dans le Réveil anarchiste (avant d’être édité en chinois en 1939!) et le journal d’Edi Gmür dans le Tages Anzeiger – proposent un regard parallèle sur la guerre et le volontariat. Les deux miliciens suisses sont engagés durant plusieurs mois sur le front d’Aragon dans des milices, en dehors du cadre des Brigades internationales (A. Minnig, dans les Aguiluchos de la FAI et la Prima Colonna italiana; E. Gmür dans le groupe Deutsche Anarcho-Syndikalisten du Grupo internacional de la colonne Durruti). Enfin, les deux auteurs sont issus de la classe ouvrière et n’occupent aucune responsabilité politique importante, ce qui donne, notamment par rapport aux récits biographiques plus classiques sur le volontariat durant la guerre civile, tel que Homage to Catalonia (1938) de George Orwell, un intérêt particulier à leur témoignage.

Il est certain que la principale qualité de cet ouvrage est la mise en regard de ces deux textes. Ce choix éditorial est effectivement à l’origine d’un dialogue producteur d’une tension qui s’avère très stimulante et offre, au-delà du mythe, une approche humaine et complexe de la guerre civile. Entre le récit plus politique du militant anarchiste, originaire d’Yverdon, A. Minnig et le journal plus intimiste du sympathisant communiste, le Zurichois E. Gmür, il est possible d’appréhender la diversité des expériences et des discours des témoins sur certaines questions centrales du volontariat durant la guerre civile, telles que la militarisation des milices, le rôle du Parti communiste, la collectivisation des terres ou la violence. Ainsi, si la deuxième journée d’E. Gmür en Espagne est marquée par «un merveilleux sentiment» (p. 69), suite à l’arrivée d’un navire soviétique chargé d’armements dans le port de Barcelone, A. Minnig évoque des renseignements issus de sources «sûres» selon lesquels des navires soviétiques sont repartis d’Espagne sans avoir été déchargés de leur cargaison (p. 44). Cette opposition est particulièrement significative concernant la réorganisation de l’armée républicaine, qui fait notamment l’objet de critiques très dures du volontaire anarchiste. Ce dernier dénonce notamment la propagande menée par la «clique d’espions de Staline» (p. 44). Au contraire, le milicien d’origine zurichoise considère, suite à une discussion houleuse lors d’une réunion du Grupo internacional, «Mes camarades et moi, nous avons de la peine à saisir qu’on puisse discuter d’une nécessité si urgente.» (p. 71). Cependant, la principale différence est certainement le statut de ces deux textes. Le premier, miroir du discours anarchiste et d’un état d’esprit franc-tireur, offre un discours plus exalté, destiné à relater aux militants l’expérience révolutionnaire espagnole. La description d’un village collectivisé «idéal» est peut-être le meilleur exemple. Elle se termine par un commentaire ironique de l’auteur, «[…] je souris de bon coeur quand on m’apprend que c’était la chambre à coucher du gros propriétaire et de sa femme. C’est avec joie que nous nous glissons entre ces draps luxueux pour dormir d’un sommeil plein de rêves.» (p. 56). Si dans un tel mouvement, les combats sont couverts d’une teinte quelque peu épique et la violence justifiée par les contingences révolutionnaires, le texte d’E. Gmür nous semble plus intéressant. À travers son journal personnel, le caractère intimiste de la démarche explique certainement une narration qui surprend par la finesse d’un regard qui se modèle et se modifie en fonction de l’évolution du conflit. Sous sa plume, il est possible d’appréhender l’extrême brutalité des combats, l’expérience du front, de la camaraderie, l’ennui, la saleté, la faim, le décalage avec l’arrière (p. 89), la nostalgie (p. 96), etc., autant de thèmes qui évoquent la Première Guerre mondiale, plus qu’une épopée du mouvement ouvrier. Du milicien, porté par l’enthousiasme révolutionnaire à son entrée en Espagne, qui chante avec ses camarades l’Internationale à «plein poumons, comme des moineaux au printemps» (p. 67), et qui écrit un peu plus tard «nous brûlons de voir le front » (p. 71), E. Gmür arrive à des considérations désenchantées et pacifistes qui ne sont parfois pas sans qualité littéraire: «Un lézard se promène sur le sol nu, de temps en temps il me regarde de ses yeux intelligents. Comme la vie pourrait être belle, si les hommes s’entendaient. Pendant tout l’après-midi, le canon a tonné au loin dans le ciel bleu» (pp. 120-122).

Avant de conclure, il faut souligner le beau travail d’édition, mis en valeur par les commentaires et la traduction (texte de E. Gmür) de M. Enckell. On peut néanmoins émettre une critique. L’application d’une manière quelque peu réductrice d’un cadre d’analyse parfois trop centré sur le complot stalinien contraste avec un travail de contextualisation, dont il faut souligner la qualité et la très grande érudition.

Citation:
Sébastien Farré: compte rendu de: Albert Minning, Edi Gmür, "Pour le bien de la Révolution". Deux volontaires suisses miliciens en Espagne 1936-1937, Lausanne: Centre international de recherches sur l'anarchisme, 2006, 143 p. Première publications dans: Revue historique vaudoise, tome 116, 2008, p.284-285.

Redaktion
Veröffentlicht am
15.04.2010
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Die Rezension ist hervorgegangen aus der Kooperation mit infoclio.ch (Redaktionelle Betreuung: Eliane Kurmann und Philippe Rogger). http://www.infoclio.ch/
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